La France pouvait-elle passer à l’attaque en septembre 1939 ?

Lorsque l’on s’intéresse de près à la guerre à l’Ouest en 1939-1940 et que l’on parcourt certains forums de discussions ou même certains livres d’histoire un peu datés, l’on ne peut jamais éviter de croiser l’affirmation suivante : En septembre 1939, la France a loupé une occasion historique et aurait pu et du attaquer l’Allemagne alors que cette dernière engageait la majorité de ses forces en Pologne. Vraiment ?

Le 1er septembre 1939, à 4h45, la Wehrmacht envahit la Pologne sans déclaration de guerre. La Grande-Bretagne et la France, s’étant portés garants de l’intégrité des frontières polonaises, déclarent la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939. Le pire des scénarii se produit pour les Allemands : une guerre sur deux fronts.

Pourtant, en moins d’une semaine, l’armée polonaise est bousculée par les forces allemandes. C’est la consternation chez les alliés français et britanniques,  qui avaient prévu que les Polonais seraient capable de tenir jusqu’au printemps 1940. De nombreux paramètres expliquent cette défaite foudroyante : une sous-estimation des forces allemandes et une sur-estimation des siennes, une mobilisation générale extrêmement tardive et largement perturbée par les bombardements et la rapide pénétration des divisions blindées ennemies dans les intervalles des armées polonaises. De fait, lorsque débute l’invasion, la Pologne ne peut opposer au départ que 30 divisions face à plus de 60 divisions allemandes, seulement 800 avions face à plus de 2500 pour les Allemands. Pire, les 40 divisions polonaises mobilisées sont déployées en éventail le long d’une frontière de plus de 1800 kilomètres, laissant ainsi entre elles de larges intervalles propices aux pénétrations adverses.

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Le plan d’opération allemand consiste en un double enveloppement des forces polonaises, exécuté en trois phases.

Aussi, le 2 septembre 1939, l’armée allemande effectue sa jonction entre la Poméranie et la Prusse-Orientale. Le 3 septembre, la supériorité aérienne allemande est établie. Le 5 septembre, la bataille des frontières se termine par la retraite générale des armées polonaises derrière la ligne d’eau Narew-Bug-Vistule-San. Le 9 septembre, des éléments mécanisés allemands atteignent la Vistule, coupant les communications avec l’est du pays. Le 11 septembre, les manœuvres d’encerclement allemandes aboutissent à la capture de plus de 200 000 soldats polonais. A partir du 12 septembre, plus aucun front cohérent n’existe et la défense polonaise consiste seulement en la résistance acharnée d’un certains nombres d’îlots isolés les uns des autres. Le 17 septembre, conformément au protocole secret du pacte germano-soviétique, l’Armée rouge envahit l’est de la Pologne. Varsovie tombe le 28 septembre après 20 jours de rudes combats, et le 6 octobre 1939, les dernières unités polonaises capitulent tandis que le gouvernement polonais s’exile à Angers.

Polen, Treffen deutscher und sowjetischer Soldaten
Soldats allemands et soviétiques « fraternisent » lors du partage de la Pologne.

C’est la fin de la campagne de Pologne et la soi-disant fin d’une « opportunité unique » pour la France d’attaquer à l’Ouest et d’avancer profondément en territoire allemand pendant que la majorité des forces allemandes étaient occupées en Pologne.

A l’époque déjà, l’ambassadeur polonais s’était offusqué de l’inaction française en parlant de « dérobade », tandis qu’après-guerre, les généraux allemands tentaient de se dédouaner, lors du procès de Nuremberg notamment, en déclarant que la guerre n’aurait pas été si terrible si les Français étaient passés à l’attaque en septembre 1939. On peut citer par exemple la déclaration de Keitel : « Une attaque française pendant la guerre contre la Pologne aurait rencontré un rideau de fumée, mais aucune riposte.« , celle du général Halder : « Le succès en Pologne n’a été possible que parce que nous avons laissé notre frontière à l’Ouest complétement à nu. Si les Français avaient su apprécier correctement la situation et exploiter le fait que la Wehrmacht était immobilisée en Pologne, il leur aurait été possible de traverser le Rhin sans que nous puissions les en empêcher, et de menacer la région de la Ruhr qui représentait le facteur décisif dans la conduite de la guerre des Allemands.« , celle du général Westphal : « Ce n’était qu’une figuration, qu’un geste symbolique. Cette représentation symbolique dura jusqu’à ce que la masse de l’armée d’active du temps de paix revienne de Pologne, donc jusqu’au mois d’octobre. Sur tout le front allemand de l’Ouest, il n’y avait, en septembre 1939, pas un seul char. les dotations en munitions suffisaient, tout compris, pour trois jours de combat. Le commandement de l’armée de terre n’avait, à l’intérieur, aucune réserve prête au combat. » ou enfin celle de Manstein : « Personne ne pouvait supposer que les puissances occidentales abandonneraient aussi lamentablement la Pologne à qui elles avaient donné leur garantie.« 

En réalité, les Français avaient lancé une attaque limitée en Sarre dès le 7 septembre, offensive qui devenait de plus en plus étrange au fil des journées. Les soldats français ne rencontrait effectivement aucune résistance, l’on croisait des fonctionnaires allemands et français limitrophes qui bavardaient tranquillement et les échanges économiques entre villes françaises et allemandes se poursuivaient comme si de rien n’était. L’avancée française fut loin d’être spectaculaire et se stoppa brusquement devant le pouvoir d’arrêt des mines allemandes. S’ensuivit quelques escarmouches puis le retrait progressif des troupes françaises, entre septembre et octobre 1939, derrière la Ligne Maginot.

 

Aujourd’hui, avec le recul historique et quelques chiffres à l’appui, il est effectivement facile d’affirmer benoitement que la France aurait pu enfoncer la frontière allemande en septembre 1939. Beaucoup de personnes citent le rapport de force théoriquement favorable à la France, avec 85 divisions françaises faisant face à 42 divisions allemandes, dont dix positionnées face à l’axe d’attaque français. D’autres rappellent l’exemple russe de 1914, où l’offensive de l’armée impériale en Prusse permit en partie le « miracle de la Marne », et le transposent maladroitement en 1939. Alors, qu’en est-il vraiment ? La France fut-elle coupable d’une « inexplicable léthargie militaire » qui aurait pu éviter bien des drames ou ne respectait-elle pas seulement sa stratégie à long terme et une certaine rationalité ?

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Des soldats français à Lauterbach, dans la Sarre, le 9 septembre 1939.

Il est vrai que la France avait assuré à la Pologne, à travers la convention Kasprzcki-Gamelin signée à Paris le 19 mai 1939, la mise en place d’une « offensive à objectifs limités » après le troisième jour de l’invasion puis une « offensive de secours franche » à partir du quinzième jour, c’est-à-dire une action menée avec le « gros » des forces françaises. Le contexte est ici primordial, puisque cette stratégie tient compte du fait que la Pologne peut tenir jusqu’au printemps 1940. Peut-on alors parler de manquement à la parole donnée aux Polonais ? Oui et non. L’offensive à « objectifs limités » fut bien l’offensive « Sarre » même si cette dernière démarra avec 3 jours de retard par rapport à la promesse. Quant à « l’offensive de secours franche », elle ne démarra jamais puisque l’on savait les Polonais définitivement battus dès le 12 septembre 1939, date à laquelle Varsovie est encerclée.

A quoi bon dès lors se risquer à sortir de son pré carré, où l’armée française pourra attendre l’ennemi tout en se renforçant, et se lancer dans une offensive plus que risquée ? Il convient ici de mettre en avant toutes les données qui confortaient logiquement les alliés à ne pas lancer d’offensive d’envergure en septembre 1939.

  1. La froide victoire de la logique et de la raison : Certains pourront légitimement et « sentimentalement » parler de trahison comme d’autres pourront légitimement et  « rationnellement » affirmer que « l’offensive de secours franche » n’avait plus aucune raison d’exister, étant donné que l’on savait que l’allié polonais allait s’effondrer inéluctablement avant même la date prévue de lancement de « l’offensive de secours franche ». Nulle comparaison possible non plus avec la situation de 1914, où la France n’était pas à genou au moment de l’offensive de secours russe.
  2. La logique du terrain et du réel : En septembre 1939, le seul axe d’attaque possible pour les Français était la Sarre. Attaquer la Ruhr directement signifiait passer plein Nord et donc violer la neutralité belge, chose impensable car les Alliés se faisaient les chantres du respect du droit international depuis la dernière guerre et s’étaient de plus portés garants de la neutralité belge. Traverser le Rhin en direction de la Forêt Noire ne représentait aucun intérêt stratégique. C’est donc par un terrain étroit et très favorable à la défense que l’offensive aurait du être lancée, sans compter sur le minage intensif du terrain par les Allemands et dont les Français se montrent dans l’immédiat incapable d’y faire face. La ligne Siegfried, même si elle jouait un rôle plus psychologique que militaire à ce moment-là était toute de même effective dans le secteur de la Sarre. De même, le rapatriement à l’Ouest de troupes et d’avions, qui intervenait dès la fin septembre, aurait été encore plus rapide si la situation était devenue plus dangereuse pour les Allemands. Seule une résistance de plusieurs mois de la part des Polonais rendait ainsi effective une offensive d’envergure de la part des Français.

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    Carte obtenue sur le site : http://www.ardennes1940aceuxquiontresiste.org/ et montrant la situation de blocage stratégique de la France en septembre 1939.
  3. Le plan de mobilisation français et le rapport de force : Même avec la meilleure volonté au monde, l’armée française ne pouvait pas réellement partir à l’aventure à cause du plan de mobilisation et de concentration des forces françaises. La mobilisation française telle qu’elle était prévue ne permettait effectivement pas de préparer une véritable offensive avant plusieurs semaines et même d’exploiter ses potentiels effets. Pire, ce même plan était d’abord conçu pour parer à une attaque brusquée allemande en mobilisant environ 5 millions de réservistes qui devaient d’abord assurer la couverture des frontières et la protection de ses phases de mobilisation et de concentration avant de penser à une quelconque offensive. La mobilisation de tous ces millions de réservistes était de plus encadrée par les unités d’actives, ce qui empêchait logiquement de mettre sur pied une offensive d’envergure immédiate. Cette mobilisation avait démarré dès la fin du mois d’août avant d’être officialisée le 2 septembre 1939, et devait encore s’étaler sur 15 à 20 jours ! Une fois que l’on avait rassemblé, équipé et formé en unités les réservistes, il fallait ensuite procéder à la phase de concentration, c’est-à-dire mettre en position les forces dans le secteur frontalier en vue des opérations à venir. Tout cela amène évidemment à relativiser la disponibilité de 85 divisions françaises dès la mi-septembre 1939 ! Il faut ensuite prendre en compte le rapport de force immédiat, qui n’est guère favorable aux Français : impréparation de l’armée, production industrielle incapable de soutenir une offensive immédiate, état de l’armée de l’air catastrophique, allié anglais alignant seulement 2 divisions…

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    Le fameux slogan « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », mis en avant par Paul Renaud notamment, fut logiquement raillé après la défaite française mais se révèle paradoxalement juste.
  4. La stratégie française : La stratégie française était la même qu’à la fin de la précédente guerre : la France ne pouvant plus vaincre seule l’Allemagne, elle devait miser sur le long-terme pour remporter la guerre économique et industrielle et compter sur le renfort d’armées étrangères pour compenser l’inégalité des populations entre les deux pays. Temporiser derrière la ligne Maginot pour développer en sécurité l’industrie de guerre tout en faisant l’économie du sang français et en asphyxiant l’économie allemande via blocus était le pari français. Et, de fait, miser sur une guerre longue était effectivement la bonne solution pour vaincre l’Allemagne, même si ce constat fut démontré plus par les États-Unis que par la France, rapidement vaincue en 1940. Une courte phrase de Maurice Gamelin démontre à la fois sa conviction de devoir mener une longue guerre d’usure, son manque d’ambition à vouloir secourir la Pologne et montre son refus de livrer une aventureuse offensive pour des résultats aléatoires : « Quel que soit le sort réservé à la Pologne,  ce serait une faute de briser prématurément notre instrument de guerre.« 

Aussi, d’après les précédents points abordés, il apparait que la France ne pouvait guère soutenir une véritable offensive en septembre 1939. Il aurait fallu, au mieux, un tout autre plan de mobilisation et de concentration pour espérer changer la donne. Le sentiment de « mascarade » de l’offensive en Sarre de septembre 1939 semble finalement être à mettre au compte de Gamelin et de ses déclarations fausses et grandiloquentes du 10 septembre 1939 : « Plus de la moitié de nos divisions d’actives du Nord-Est sont engagées au combat […] J’ai donc devancé ma promesse de prendre mon offensive avec mes gros, le quinzième jour après le premier jour de la mobilisation française.« 

 

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